Les enlèvements par des inconnus existent. Mais ils sont beaucoup plus rares que les vidéos virales peuvent nous le faire croire. Pour mieux protéger nos enfants, il faut distinguer ce qui est possible de ce qui est probable... Puis leur apprendre quoi faire lorsque quelque chose cloche.
Une participante de mon groupe Femmes en Confiance m’a récemment envoyé une vidéo troublante.
On y voit une mère attendre sa fille, âgée d’environ 12 ans, devant des toilettes publiques d'un centre d'achat. Pendant qu’elle regarde son téléphone, un homme entre dans les toilettes et simule l’enlèvement de l’enfant.
À la fin, il réprimande la mère : elle « aurait dû » inspecter les toilettes avant d’y laisser entrer sa fille. La scène est efficace, ça fait peur.
Mais elle soulève aussi une question importante : est-ce vraiment ainsi qu’on devrait protéger nos enfants?
Parce qu’entre être attentive aux risques et surveiller une enfant de 12 ans jusque dans les toilettes, il y a toute une marge.
Possibilité et probabilité ne sont pas la même chose
Oui, un inconnu peut enlever un enfant.
Mais notre cerveau n’évalue pas toujours très bien les événements rares et effrayants. Une histoire spectaculaire, une vidéo ou un fait divers peut prendre énormément de place dans notre perception du danger, surtout lorsqu’on voit souvent le même type de scénario dans les nouvelles, les médias sociaux, les films et les séries.
Mais les chiffres peuvent donner une autre perspective.
Au Québec, en 2025, la base nationale canadienne sur les personnes disparues a recensé 7 398 signalements ou incidents concernant des enfants portés disparus. Parmi ceux-ci :
- 6 297 signalements étaient classés comme fugues, soit environ 85 %;
- cinq étaient classés comme enlèvements par un étranger, soit environ 0,07 %.
Autrement dit, parmi ces cas de disparition, les fugues étaient environ 1 260 fois plus nombreuses que les enlèvements attribués à un inconnu (voir les sources à la fin de l'article).
Ces chiffres décrivent la répartition des signalements, pas le risque individuel qu’un enfant soit enlevé. La GRC précise aussi qu’une même personne peut faire l’objet de plusieurs incidents et que tous les cas de disparition ne sont pas nécessairement signalés à la police ou inscrits dans la base nationale.
Mais les chiffres permettent néanmoins de comprendre quelque chose d’important : l’enlèvement d’un enfant par un inconnu représente une très petite fraction des disparitions recensées. Cela ne veut pas dire « aucun danger ». Mais gardons le danger à sa juste taille.
Qu'en est-il des tentatives d'enlèvement ?
Pour mieux comprendre les tentatives d'enlèvement, on peut se tourner vers les données du National Center for Missing & Exploited Children (NCMEC). Entre 2005 et 2025, aux États-Unis, l’organisme a analysé 16 807 incidents confirmés touchant 21 394 enfants; 872 enfants étaient concernés en 2025 seulement. Le NCMEC précise toutefois que les forces policières ne sont pas tenues de lui signaler toutes les tentatives : ces données ne sont donc pas exhaustives.
Encore une fois, ces chiffres n'incluent pas tous les cas, mais elles sont utiles pour comprendre à quoi ressemblent les situations réelles et permettre de se détacher des scénarios catastrophes proposés par les médias.
Elles permettent aussi de repérer certaines tendances dans la façon dont ces tentatives se déroulent. Par exemple, 64 % des tentatives analysées impliquaient un suspect dans un véhicule. Environ 31 % des enfants ciblés se rendaient à l'école, en revenaient ou participaient à une activité scolaire. Et 34 % des incidents avaient lieu entre 14 h et 19 h. Ce portrait est déjà assez différent de celui du prédateur qui se cacherait dans les toilettes publiques.
Comment les enfants s’en sortent ?
Voici peut-être la donnée la plus utile pour un parent. Lorsque le NCMEC savait comment l'enfant avait échappé au suspect :
- 49 % avaient simplement marché ou couru pour s'éloigner avant qu'il y ait un contact physique.
- Un autre 28 % avaient réagi : crier, donner des coups, se dégager ou attirer l'attention.
- Dans 23 % des cas, un parent ou une autre personne était intervenu.
Ces données décrivent des cas observés : elles ne permettent pas de conclure qu’une stratégie garantit une meilleure issue. Mais elles illustrent un principe d’autoprotection très concret : si quelque chose rend un enfant mal à l’aise, s’éloigner et fuir rapidement est une bonne stratégie.
Apprendre à reconnaître les comportements plutôt qu’à craindre les inconnus
Les parents ont aussi un rôle à jouer : respecter les limites exprimées par leurs enfants et montrer, au quotidien, ce qu’est une relation où l’espace personnel, l’intimité et le « non » sont pris au sérieux.
Six choses simples à apprendre à un enfant
Les recommandations du NCMEC peuvent se résumer en quelques habitudes faciles à pratiquer avec les enfants.
1. Vérifie avant de changer de plan.
Ne change pas d'itinéraire sans prévenir tes parents et n'accepte pas un transport sans vérifier d'abord avec l'adulte responsable. L'utilisation d'un mot de passe peut être utile aux enfants qui n'ont pas de téléphone. Établis un mot de passe avec tes parents, et si ceux-ci demandent à quelqu'un d'autre de venir te chercher, il faut que cette personne connaisse le mot de passe pour que tu acceptes d'aller avec elle.
2. Garde tes distances avec les véhicules.
Si une personne dans une voiture te demande des directions, de l’aide ou te demande de t’approcher, garde tes distances. Un adulte n’a normalement pas besoin qu’un enfant s’approche de son véhicule pour l’aider.
3. Si quelque chose te rend mal à l'aise, pars.
Tu n’as pas à rester aimable ou à justifier ton départ. Si une personne ou une situation te met mal à l’aise, éloigne toi et va vers un endroit où il y a plus de monde ou vers une personne de confiance.
4. Tu as le droit de dire non.
Même à un adulte. Même si ce n’est « pas poli ». Même si la personne insiste. Cela vaut pour un bisou, un câlin ou un service demandé par une personne connue ou inconnue.
5. Si quelqu'un essaie de t'emmener physiquement, résiste.
Cours, crie, frappe ou donne des coups de pied si nécessaire. Le but n'est pas de « gagner un combat ». Le but est de créer une occasion de s'échapper et d'attirer l'attention. Si quelqu’un tente réellement de te déplacer vers un autre endroit, j’explique plus en détail les stratégies à privilégier dans mon article sur l’enlèvement et le déplacement forcé.
6. Raconte ce qui s'est passé à un adulte de confiance.
Même si rien n'est finalement arrivé, même en cas de doute sur ce qui vient de se passer, parles-en à une personne de confiance. Si quelqu’un te demande de garder secret un contact, une photo ou une situation qui t’ont mis mal à l’aise, c’est justement une raison d’en parler.
Le NCMEC recommande aussi aux parents de connaître les trajets habituels de leurs enfants et d'identifier avec eux des endroits et des personnes à qui demander de l'aide au besoin.
Mon père m’a appris un truc quand j’étais enfant que j’utilise encore aujourd’hui avec mes filles. Quand on arrive dans un endroit très fréquenté (une foire, un festival ou un marché public), on choisit dès l’entrée un point de rendez-vous facile à reconnaître au cas où on serait séparés. Le NCMEC recommande cette stratégie aux enfants assez grands pour s’y rendre seuls. Pour les plus jeunes, mieux vaut leur apprendre à rester sur place ou à demander de l’aide à une personne clairement identifiable, comme un membre du personnel ou de la sécurité.
Entraîner sans effrayer : « Qu’est-ce que tu ferais si…? »
Une autre stratégie particulièrement intéressante consiste à poser régulièrement des questions du type « Qu’est-ce que tu ferais si…? ». Cette approche permet à l’enfant de réfléchir à sa réponse avant qu’une situation difficile survienne.
Par exemple :
- « Qu’est-ce que tu ferais si quelqu’un te disait que maman lui a demandé de venir te chercher? »
- « Qu’est-ce que tu ferais si un adulte te demandait de l’aider à retrouver son chien? »
- « Qu’est-ce que tu ferais si une voiture s’arrêtait près de toi et que le conducteur te demandait de t’approcher? »
- « Qu’est-ce que tu ferais si on était séparés dans un magasin? »
- « Qu’est-ce que tu ferais si quelqu’un que tu connais te demandait de garder un secret qui te rend mal à l’aise? »
L’idée est de discuter de ses réponses, de lui montrer quelques stratégies simples, puis de les pratiquer ensemble : dire non, s’éloigner, entrer dans un commerce, trouver un employé, appeler son parent ou raconter ce qui vient de se passer.
L'objectif est de déplacer l’attention de la menace vers la capacité d’agir. Le Centre canadien de protection de l’enfance recommande d’ailleurs d’intégrer ces conversations à la vie quotidienne, de façon adaptée à l’âge, et de limiter l’exposition des enfants aux détails ou aux contenus médiatiques effrayants. Selon l'organisme, les histoires et les scénarios « Qu’est-ce que tu ferais si…? » peuvent contribuer à développer leur confiance sans leur faire peur.
Des précautions raisonnables face à des risques réalistes
On ne pourra jamais garantir à nos enfants un monde sans danger. Mais on peut leur donner mieux qu'une surveillance constante : des précautions raisonnables face à des risques réalistes, et la confiance de savoir quoi faire lorsque quelque chose ne tourne pas rond.
Sources principales
- GRC, Centre national pour les personnes disparues et les restes non identifiés, Fiche de renseignements 2025.
- National Center for Missing & Exploited Children, Analysis of Attempted Abduction Trends, January 1, 2005–December 31, 2025, juin 2026.
- NCMEC, Analysis of Nonfamily Abductions Reported to NCMEC 2016–2020.
- NCMEC, KidSmartz.
- Centre canadien de protection de l'enfance. Ressources canadiennes sur l'autoprotection, les limites et les conversations adaptées à l'âge.
- Johnson, B. M., Miltenberger, R. G., Egemo-Helm, K., Jostad, C. M., Flessner, C. et Gatheridge, B., Evaluation of Behavioral Skills Training for Teaching Abduction-Prevention Skills to Young Children, 2005.
- Centre canadien de protection de l’enfance, Child protection organization shares personal safety resources in response to sexual assault of a child, 25 mars 2022.
- National Center for Missing & Exploited Children, KidSmartz: Going Out Checklist.
- Gendarmerie royale du Canada, Alberta RCMP encourages families to discuss personal safety with children, 2025.