Notre corps a été façonné par des millions d’années d’évolution, évoluant progressivement avec les changements de l'environnement. Mais depuis quelques générations, notre monde a changé bien plus vite, laissant notre corps adapté à un monde qui n'existe plus aujourd'hui. Ce décalage s'appelle l’inadéquation évolutive. Il aide à comprendre pourquoi bouger plus, bien manger, dormir mieux et rester concentré demandent aujourd’hui autant d’efforts.
C'est facile de se dire, au niveau individuel, qu'on devrait mieux manger, bouger plus, se coucher plus tôt, être moins accroché à nos écrans, savoir mieux gérer notre stress. Et tout cela est souvent vrai !
Mais une partie du problème ne vient pas seulement de nous et de notre simple volonté. Elle vient du monde dans lequel on essaie de fonctionner.
L’inadéquation évolutive, ou evolutionary mismatch, désigne le décalage entre les anciens environnements dans lesquels la plupart de nos traits humains ont évolué et les environnements modernes dans lesquels on vit aujourd’hui. Des traits autrefois utiles peuvent devenir moins bien adaptés quand le contexte change trop vite. L'inadéquation évolutive permet notamment de mieux comprendre certaines maladies chroniques, comme l’obésité, les maladies cardiovasculaires ou le diabète de type 2.
Un corps ancien dans un monde récent
Notre corps a été façonné par la sélection naturelle. Ça veut dire qu’il a gardé, génération après génération, des traits qui aidaient nos ancêtres à survivre et à se reproduire dans des milieux précis. L'évolution agit lentement, afin de sélectionner les meilleures caractéristiques dans un environnement donné.
Cependant, avec les avancées technologiques, scientifiques et culturelles des derniers siècles, l’humain a modifié son environnement à une vitesse vertigineuse. L’ampoule électrique, par exemple, a prolongé nos journées bien au-delà du coucher du soleil. Internet nous donne accès en quelques secondes à une quantité d’informations qu’aucun humain du passé n’aurait pu imaginer traiter.
À l’échelle de l’évolution humaine, ces changements sont presque instantanés. Un Romain vivant il y a environ 2 000 ans nous sépare d’à peine 70 à 80 générations, selon la durée moyenne qu’on donne à une génération humaine. Or, il vivait dans un monde sans lumière artificielle permanente, sans frigo, sans voiture, sans téléphone, sans nouvelles en continu et sans accès immédiat au savoir mondial. Son corps devait marcher, porter, attendre, dormir dans le noir et le froid et composer avec relativement peu d'informations. Le nôtre reçoit de la lumière le soir, de la nourriture en tout temps, des messages à toute heure et plus de stimulation mentale en une journée que plusieurs humains du passé en recevaient probablement en des mois voir des années.
En très peu de temps, on a incroyablement transformé notre façon de vivre, alors que notre biologie essaie de suivre... Sans en avoir le temps.
Le piège de l’abondance
Pendant une grande partie de l’histoire humaine, trouver de l’énergie demandait du temps, du mouvement et beaucoup d’attention. Un chasseur-cueilleur ne choisissait pas son repas dans une allée d’épicerie. Il devait marcher, observer les traces, connaître les saisons, reconnaître les plantes comestibles, grimper, creuser, porter, collaborer, partager, conserver ce qui pouvait l’être, et parfois manquer de nourriture.
Cela ne veut pas dire que la vie des chasseurs-cueilleurs était toujours une lutte permanente contre la faim. Les données anthropologiques montrent plutôt une réalité nuancée : certaines populations pouvaient répondre à leurs besoins avec un temps de travail relativement limité, mais dans un environnement où la nourriture restait liée à l’effort, au territoire, aux saisons et à l’incertitude.
Dans ce contexte, les aliments très caloriques, sucrés ou gras étaient rares, utiles et précieux. Du miel, des fruits mûrs, des noix, de la moelle, une carcasse riche en gras ou une chasse réussie représentaient une vraie occasion énergétique. Le cerveau humain avait donc de bonnes raisons d’être attiré par ce type d’aliments : ils aidaient à survivre dans un monde où l’abondance n’était jamais garantie.
Aujourd’hui, les aliments gras, sucrés, salés sont partout. En plus, ils sont souvent peu chers, faciles à obtenir, bien présentés, très savoureux et conçus pour donner envie d’en reprendre. Notre cerveau et notre corps n'ont pas été façonnés pour gérer une telle abondance, au contraire !
Nous vivons maintenant dans un environnement alimentaire qui stimule nos préférences les plus anciennes sans nous offrir les contraintes qui existaient avant : rareté, effort physique, saisons, préparation lente, disponibilité limitée.
Le mouvement est devenu optionnel
Le corps humain est fait pour bouger, tout le temps, au moins un petit peu : marcher, porter, grimper, se pencher, s'agenouiller, tirer, pousser, courir parfois, et récupérer souvent. Pendant longtemps, le mouvement faisait partie de la vie normale.
Aujourd’hui, il est très facile de ne pas bouger, ou presque. On peut travailler assis. Se déplacer assis. Se divertir assis. Commander de la nourriture assis. Voir ses proches assis, devant un écran. Même nos loisirs demandent parfois moins d’effort physique que les tâches de base d’autrefois. Comble de l'ironie, il faut souvent ajouter le mouvement (le sport ou l'activité physique) à notre horaire bien chargé d'immobilité.
L’Organisation mondiale de la santé estime qu’en 2022, près du tiers des adultes dans le monde ne faisaient pas assez d’activité physique. Chez les adolescents de 11 à 17 ans, la proportion montait à 81 % !
Quand il faut de la discipline pour faire ce qui était autrefois automatique, on ne parle plus seulement de motivation. On parle de façon de vivre délétère. Ce qui passe pour du confort nous tue à petit feu...
Les autres grands changements
Le sommeil est un autre bon exemple. Notre horloge biologique dépend fortement de la lumière. Pendant longtemps, l’alternance jour-nuit (et les variations de températures qui vont avec) structurait nos rythmes : lumière et chaleur le jour, obscurité et fraicheur le soir, nuit froide et réellement sombre.
Aujourd’hui, on vit souvent l’inverse : peu de lumière naturelle le matin, beaucoup de lumière artificielle le soir, écrans tardifs, éclairage urbain, horaires irréguliers, température très stables voir plus chaudes la nuit que le jour (merci chauffage électrique).
Pas surprenant que le sommeil soit devenu fragile pour beaucoup de gens. Selon l’Agence de la santé publique du Canada, un adulte canadien sur deux dit avoir de la difficulté à s’endormir ou à rester endormi, un sur cinq ne trouve pas son sommeil réparateur, et un sur trois a de la difficulté à rester éveillé pendant la journée.
Ainsi, au lieu de demander seulement “pourquoi je dors mal?”, on peut demander aussi “est-ce que mon environnement envoie à mon corps les bons signaux au bon moment?”
Un autre bon exemple de l'inadéquation évolutive est le stress. Pendant longtemps, le stress des humains concernait la notion de survie immédiate. Échapper aux prédateurs, trouver un abris ou de la nourriture, se faire accepter dans le groupe. Notre corps et notre cerveau sont adaptés à ce type de stresseurs.
Mais, aujourd'hui, beaucoup de stresseurs modernes sont diffus et surtout plus continus. Et peu concerne réellement un risque de survie immédiate ! Un courriel ambigu. Une dette. Une guerre dans un pays lointain. Une comparaison sociale sur les réseaux. Une impression constante de manquer de temps.
Le truc, c'est que notre cerveau réagit à ces stresseurs de la même façon qu'il réagirait face à un lion qui voudrait nous manger ! Il va préparer le corps à réagir (fuite, combat, figer, etc.). Pourtant, il n’y a souvent rien à faire physiquement. On reste assis. On rumine. On garde l'énergie emmagasinée à l’intérieur.
Or, ce « vieux » système d’alarme plongé dans un monde moderne où les menaces sont abstraites, bien plus nombreuses, répétées et difficiles à fermer, peut finir par nuire à notre santé. Ainsi, l’OMS définit le burn-out comme un phénomène lié à un stress chronique au travail qui n’a pas été géré avec succès. Aussi, l’OMS estime qu’environ 12 milliards de journées de travail sont perdues chaque année dans le monde à cause de la dépression et de l’anxiété.
Choisir le monde dans lequel on veut évoluer
On ne peut pas changer nos gènes à court terme. Notre corps et notre cerveau portent encore l’empreinte d’un monde où il fallait bouger pour vivre, chercher sa nourriture, préserver les liens de la tribus et réagir à des dangers réels et immédiats.
Mais on peut choisir, au moins en partie, le monde dans lequel on évolue. C’est là que la notion d'inadéquation évolutive devient utile. Elle ne sert pas à idéaliser le passé ni à rejeter tout progrès. La médecine moderne, l’électricité, le chauffage, les transports, les lunettes, les vaccins et l’accès au savoir ont amélioré des millions de vies. Le problème n’est pas la technologie en soi. Le problème, c’est de confondre toute avancée avec un mieux-être automatique.
Parce que certaines avancées nous aident. D’autres nous nuisent. Le confort moderne nous promet de sauver du temps, d’éviter l’effort et de rester connectés. Mais une vie sans effort physique, sans silence, sans attente et sans pause n’est pas nécessairement une vie plus humaine. À force de retirer toutes les contraintes, on retire aussi des éléments clés dont le corps a besoin pour fonctionner et être en santé.
On peut rendre le mouvement plus normal ; rendre l’alimentation peu transformée plus accessible ; protéger la qualité du sommeil ; protéger notre attention ; apprendre le lâcher-prise ; et prioriser les vraies connexions humaines, en chair et en os.
Ce sont de petits gestes, mais qui, une fois additionnés, peuvent faire une grande différence sur notre corps et notre esprit. L’inadéquation évolutive nous invite donc à plus de lucidité, mais aussi à plus de compassion. Quand on comprend que notre corps répond à un environnement, on arrête de tout expliquer par le manque de volonté individuelle. On voit mieux les forces qui nous tirent vers le bas, et dont nous n'avons pas toujours le contrôle : essaye donc de résister à des pléthores de publicités très insistantes qui veulent te vendre du rêve ! Ce n'est pas toujours facile.
En avoir conscience ne nous enlève pas notre responsabilité. Au contraire. Ça nous donne une meilleure prise. On ne redeviendra pas des humains du passé. Et ce n’est pas souhaitable. Mais on peut construire des vies plus compatibles avec ce que nous sommes : des êtres vivants qui ont besoin de mouvement, de sommeil, de liens, de lumière, de nature, de vraie nourriture, de sécurité et de sens.
Notre corps n’est pas en retard. C’est le monde qu'on construit qui va trop vite !
Quelques références pour aller plus loin:
- Lieberman, Daniel E. (2013). L'Histoire du corps humain : évolution, dysévolution et nouvelles maladies. Éditions Flammarion.
- Lupien, Sonia (2022). Par Amour du Stress. Éditions au Carré.