Imagine...
Imagine qu'un autre peuple décide que tes enfants doivent quitter ta famille pour être « rééduqués ».
Qu'ils doivent apprendre une autre langue, une autre religion, une autre façon de vivre.
Pour de nombreuses familles autochtones au Canada, ce n'est pas une expérience de pensée. C'est une partie de leur histoire, notamment celle des pensionnats autochtones. Au moins 150 000 enfants des Premières Nations, Inuit et Métis ont fréquenté les pensionnats au Canada. Des milliers y sont morts, et le lieu de sépulture de plusieurs demeure inconnu. Le système a aussi laissé des conséquences durables sur les familles, les langues et les cultures.
Aujourd'hui, on vit en Gespe’gewa’gi, territoire ancestral et non cédé des Mi'gmaq. Pour nous, ce territoire n'est pas une abstraction, car Sébastien a travaillé pendant plusieurs années à l'école de Gesgapegiag. Des personnes mi'gmaq ont été ses collègues, ses élèves et ses amis.
Mais cette proximité ne nous donne pas le droit de parler à leur place. Au contraire, elle nous rappelle l'importance d'écouter. La réconciliation ne commence peut-être pas par nos solutions, mais par une question simple : « Qu'est-ce que les personnes concernées ont à dire? »
L'Orange Shirt Society rappelle d'ailleurs que pour les personnes non autochtones, l'invitation est d'écouter les survivants et leurs familles, et de continuer d'apprendre.
Écouter, c'est aussi chercher à mieux comprendre les cultures, les valeurs et les façons de voir le monde qui ont survécu malgré ces politiques d'assimilation. Certaines de ces perspectives peuvent aussi nous amener à réfléchir à notre propre manière de vivre et de prendre des décisions. C'est notamment le cas du principe de la septième génération, qui invite à considérer les conséquences de nos choix sur les générations à venir.
Une petite action pour aujourd'hui : choisis d'écouter une voix autochtone, idéalement locale ou celle d'un survivant, puis laisse cette écoute transformer ton regard sur les Premières Nations, même après le 30 septembre.
Partage d'expériences autochtones
Pour t'aider, voici le partage de témoignages que Sébastien a reçu dans le passé et quelques pistes d'approfondissement... Attention certains passages peuvent être difficile à lire (on y parle d'agressions sexuelles notamment) !
« Quand j’avais environ une dizaine d’années, j’avais une amie qui était toujours souriante et pleine d’énergie. Un jour, elle est revenue de la confesse avec ses collants déchirés et du sang qui coulait sur ses cuisses. On a tous compris qu’elle s’était faite violer. Mais à qui pouvait-on en parler? Qu’est-ce qu’on pouvait faire? Qui aurait pu nous rendre justice? » - Madame A*
Madame C, qui a environ l’âge de ma mère, me montre son acte de baptême et me parle du contexte de sa naissance. : « Tu vois, là, c’est écrit “père inconnu”. Et là, c’est écrit “race : rouge”. On n’était pas considérés comme des humains comme les autres. » Madame C*
« Quand j’étais au pensionnat autochtone, on nous frappait si on parlait notre langue, mais on nous frappait aussi si on ne répondait pas aux questions de la sœur [la religieuse responsable des enfants]. Comme je parlais seulement mi’kmaq, je me faisais souvent frapper. » Monsieur W*
Le livre d’Isabelle Knockwood, "Out of the Depths", m’a également profondément marqué. Elle y raconte son expérience et celles d’autres survivant·es (ou disparu·es) du pensionnat autochtone de Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse. On y découvre des scènes qui seraient aujourd’hui impensables pour la plupart des parents.
Un autre livre qui a beaucoup changé ma compréhension est "We Were Not the Savages", de Daniel N. Paul. J’y ai découvert une partie de l’histoire politique et juridique des Mi’kmaq et des Premières Nations depuis l’arrivée des Européens que je connaissais très mal.
Et je vais être transparent avec vous : il y a une dizaine d’années, j’avais des préjugés racistes envers les Autochtones. Je ne comprenais pas pourquoi ils n’adoptaient pas simplement notre langue et notre mode de vie. Au fond, je considérais notre façon de vivre comme supérieure à la leur. Puis j’ai commencé à les écouter. À travailler avec eux, à apprendre leur histoire et à connaître des personnes plutôt qu’une image que je m’étais construite d’un groupe.
Et quelque chose a changé dans ma façon de voir les choses. J’ai compris que plusieurs comportements ou difficultés que j’attribuais autrefois aux « Autochtones » ne venaient pas de ce qu’ils étaient, mais de ce que des générations de personnes avaient vécu : domination, dépossession, dénigrement, violence, rupture des familles et tentative d’effacement de leur langue et de leur culture. (Ironiquement, on pourrait penser que je parle des Acadiens).
Ce sont des réactions profondément humaines à des expériences profondément humaines. Mais je vais m’arrêter ici, parce que je ne veux pas prendre leur histoire pour la raconter à leur place.
Si vous voulez mieux écouter et comprendre les Premiers Peuples directement à travers leurs voix et leurs perspectives, je vous recommande fortement le balado "Laissez-nous raconter : l’histoire crochie", animé par Marie-Andrée Gill et disponible sur Radio-Canada OHdio.
*Anonymisée pour protéger l'identité.
Sébastien (et Elisabeth)
