Pourquoi nos cerveaux, conçus pour réagir vite face au danger, peinent-ils à raisonner dans un monde complexe ? Des mécanismes cognitifs hérités de notre évolution guident nos décisions, parfois au détriment de la raison et du dialogue. Le chercheur Benoît Béchard s’intéresse à ces raccourcis mentaux qui façonnent nos choix collectifs.
L’être humain vit depuis toujours dans un monde complexe. Autrefois, certaines décisions pouvaient déterminer notre survie. Face à ce lion, vaut-il mieux que je fuie ou que je me batte ? Vite, il faut décider sinon, c’est la mort ! Ainsi, notre cerveau a développé des mécanismes cognitifs pour accélérer nos prises de décisions face à cette complexité. Ces raccourcis mentaux, appelés heuristiques, ont permis à l’espèce humaine de perdurer.
Mais aujourd’hui, nos environnements sociaux et politiques sont infiniment plus complexes. Quand il s’agit de décider sur de grands enjeux, à l’échelle populationnelle, ces mêmes mécanismes peuvent devenir des obstacles. Le biais de confirmation, la catégorisation et l’idéologie, influencent les décisions et les éloignent parfois de l’objectivité, menant dans les cas extrêmes à la polarisation. Et cela touche tout le monde, même les décideurs et décideuses politiques.
Les mécanismes de prise de décision face à des situations complexes
Dans notre monde complexe, chaque décision implique une multitude de variables interconnectées. Or, il semble que notre cerveau peine à traiter plus de quatre variables à la fois. Au-delà, nos limites cognitives sont atteintes. « Face à la complexité du monde, on se heurte à des limites cognitives appelées des limites computationnelles » explique Benoît Béchard, Docteur en psychologie de la décision de l’Université Laval. Pour pallier ces limites, l’être humain développe des raccourcis, les heuristiques. « À certains égards, ces raccourcis ne sont pas adaptés à nos environnements complexes, et nous amènent à des décisions biaisées » ajoute-t-il.
Parmi ces raccourcis, l’idéologie, aussi appelé biais de confirmation, agit comme un filtre : elle trie et rejette les informations qui vont à l’encontre de notre croyance. M. Béchard, qui a étudié ce mécanisme dans sa thèse, intitulée « Tout simplement humain, une étude de la complexité politique », indique que « l’idéologie est, de manière inconsciente, tellement forte chez l’être humain, que même si on demande à des décideurs politiques d’être objectifs, ils reviennent à leurs mécanismes de décisions biaisés ».
La catégorisation, quant à elle, réduit la complexité en rangeant les idées ou les personnes dans des cases familières. La catégorisation permet de minimiser l’incertitude du monde complexe, mais elle mène vers la polarisation. Un phénomène particulièrement visible dans la sphère médiatique. Il est de plus en plus difficile d’avancer une idée sans se faire poser une étiquette idéologique. Les termes “woke” et “boomer” en sont de bons exemples.
Le Codex des biais cognitifs, conçu par John Manoogian III, regroupe plus de 180 biais mentaux répertoriés en psychologie cognitive. Source : Wikimedia Commons
Un cercle vicieux qui mène à la polarisation et à ses dangers
Quand une décision ou un événement confirme nos attentes, cela renforce nos convictions : c’est un renforcement positif. Mais lorsque le résultat contredit nos croyances, une dissonance cognitive s’installe, c’est-à-dire un conflit intérieur entre nos pensées, nos valeurs et nos comportements. Cette dissonance crée alors un inconfort que le cerveau essaie de minimiser en cherchant des « évidences » qui réfutent la source de la dissonance, créant un cercle vicieux qui s’entretient.
C’est ce cercle vicieux de renforcement qui mène à la polarisation, soit l’intensification des points de vue opposés. Selon une étude parue en 2024, celle-ci entraine la division de groupes avec des croyances et des attitudes divergentes et mène à l’isolement des personnes. Et quand l’être humain, être fondamentalement social, est isolé, il peut aller jusqu’à développer des comportements dangereux. Ce qui était au départ une stratégie de survie face à la complexité du monde devient aujourd’hui un frein au dialogue et à la nuance dans nos sociétés modernes et démocratiques.
Les personnalités politiques ne sont pas à l'abri des raccourcis mentaux.
« L’expérience en politique n’est pas garante de succès, ce n’est pas parce que tu connais les procédures parlementaires que tu vas être bon pour prendre des décisions sur des enjeux sociaux complexes », explique Benoît Béchard.
D'après lui, être député ou ministre depuis des années, connaître les rouages parlementaires ou avoir étudié dans une grande école d’administration ne suffirait pas toujours à prendre de meilleures décisions pour des problèmes complexes, interdépendants et incertains. La politique ne serait pas un métier technique où l’expérience se transforme en expertise, comme chez les pompiers qui peuvent apprendre en répétant les mêmes gestes jusqu’à les maîtriser. Chaque enjeu politique est unique, influencé par des facteurs sociaux, économiques et humains toujours changeants.
Devant cette complexité, les élus utilisent, eux aussi, des raccourcis cognitifs. Selon un de ces articles publié en 2025 dans la revue Cognitive Processing, les élus s’appuient, autant que les citoyens, sur leurs idéologies, leurs intuitions ou leur expérience passée pour décider rapidement. « Il est nécessaire d’illustrer la complexité [des décisions politiques] et à quel point même les élus, les décideurs et les décideuses politiques sont limités face à cette complexité-là », souligne le chercheur. En d’autres mots, les biais qui guident les citoyens agissent aussi dans les plus hautes sphères du pouvoir : les décideurs, tout comme le reste de la population, composent avec un cerveau qui cherche avant tout à simplifier un monde trop complexe.
Mieux faire face à cette complexité dans nos prises de décisions.
Pour Benoît Béchard, une des pistes de recherche qui ne fait pas encore consensus chez tous les chercheurs du domaine, se trouve dans le développement des compétences transversales. Plutôt que de miser uniquement sur les connaissances techniques, il propose de former les décideurs à des habiletés comme la pensée complexe, la flexibilité cognitive, l’adaptabilité, la communication et le travail d’équipe.
« 50 % des chercheurs dans notre secteur ne croient pas qu’on puisse développer des compétences transversales, mais un autre 50 %, dont je fais partie, pense que c’est possible, si c’est fait de manière rigoureuse, avec des procédures systématiques », avance M. Béchard. Or, ces compétences, selon lui, pourraient être entraînées grâce à la simulation informatique : confronter les politiciennes et politiciens à des scénarios virtuels où leurs décisions ont des effets en cascade pourrait leur permettre de mieux anticiper les conséquences réelles de leurs choix.
Interface de simulation utilisée par M. Béchard dans ses recherches. Celle-ci permet de reproduire les propriétés des environnements décisionnels complexes. La capacité des participants à gérer ce système complexe est évaluée au fil du temps, en tenant compte des conséquences immédiates et à long terme des décisions.
Au-delà de la formation, des recherches soulignent l’importance de reconnaître et de réduire ses propres biais cognitifs. En effet, la conscience de ces biais diminuerait la rigidité idéologique. Une autre solution est d’encourager le dialogue interpersonnel direct. Des chercheurs ont montré que les conversations avec des personnes ayant des opinions contraires ne conduisent pas nécessairement à une convergence des opinions politiques. Mais elles réduisent les croyances et les attitudes négatives envers les membres d'autres groupes idéologiques, tout en améliorant de manière plus générale la cohésion sociale perçue.
Hier, nos stratégies cognitives nous ont permis de survivre face aux lions. Aujourd’hui, face à la complexité du monde moderne et à ses enjeux, la survie passerait désormais par la voie de la métacognition : penser nos pensées, nos réflexes et nos croyances afin d’apprivoiser nos biais cognitifs plutôt que d’en être les proies.