Les femmes assument encore l’essentiel du travail domestique, au détriment de leur bien-être. Ainsi, l’adage « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » n’annonce pas toujours une fin heureuse pour Cendrillon.
Petite, on nous racontait que Cendrillon vivait exploitée par sa belle-mère avant qu’un prince ne vienne la délivrer. Mais si le conte de fée s’arrêtait au mariage et que le cauchemar reprenait ensuite ? Sans doute retrouverions-nous Cendrillon, écrasée par la charge mentale : repas à prévoir, lessives à lancer, devoirs à surveiller. Le décor change, mais l’histoire se répète.
L’inégalité des tâches domestiques : la pointe de l’iceberg
Malgré les discours égalitaires, les chiffres demeurent éloquents et confirment ce que ressentent tant de mères : en 2022, les femmes consacraient encore une heure de plus par jour que les hommes à des activités domestiques non rémunérées au Québec, un écart qui peine à se réduire. En effet, UN Women prévoit qu’en 2050, à l’échelle mondiale, les femmes consacreront encore 2,3 heures de plus par jour que les hommes au travail non rémunéré, si les tendances actuelles se maintiennent.
L’écart se creuse dès la naissance du premier enfant, puis s’amplifie dans les familles nombreuses. Julie, mère de trois enfants, en sait quelque chose : « Je suis passée d’être 100 % libre à 0 % libre. » À l’arrivée de sa première fille, elle fût surprise de l’ampleur du poids qui venait de s’ajouter, avec son conjoint souvent absent. « Je n’avais plus le temps de m’occuper de moi », confie-t-elle.
Ce que vit Julie, et tant d’autres, dépasse la simple répartition inégale des tâches. C’est le poids invisible de la charge mentale qui épuise les femmes. La chercheuse Johanne Saint-Charles, directrice de l’Institut Santé et Société de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et co-autrice d’un rapport de recherche sur la charge mentale, le résume ainsi : « La charge mentale, ce n’est pas juste la quantité de travail, c’est la responsabilité de s’assurer que tout soit fait. »

La charge mentale : la part invisible
Le concept de charge mentale, aujourd’hui largement médiatisé, demeure pourtant encore mal compris. C’est une charge invisible, sans fin et sans limites, explique Mme Saint-Charles. « Souvent, on s’attend à ce que ce soit la femme qui dise au conjoint quoi faire. La charge mentale, c'est devoir ne pas oublier. » Cette charge représente tout le travail de coordination et de planification invisible qui permet à un foyer de fonctionner : planifier et cuisiner les repas, s’assurer que tout le monde a du linge, gérer les activités et les rendez-vous, etc.
Cette vigilance constante a un prix émotionnel. Penser pour les autres, anticiper chaque besoin, absorber les tensions du quotidien : autant de préoccupations qui s’accumulent jusqu’à peser lourd. Julie l’exprime simplement : « Quand mon conjoint arrivait le soir, je pensais que j’allais avoir un allié, qui allait m’aider à alléger le poids mental, mais ça n’arrivait jamais. »
La charge mentale ne s’arrête pas au foyer, elle s’étend jusque dans les milieux professionnels. Mme Saint-Charles explique que même dans les emplois non liés aux soins, les femmes demeurent plus enclines à « prendre soin » : gérer les conflits, penser aux détails, s’assurer que tout fonctionne bien.
Une charge qui pèse lourd sur la santé des femmes
En 2023-2024, les femmes étaient deux fois plus susceptibles que les hommes de souffrir de troubles anxio-dépressifs. Aussi, selon une étude menée en 2021 dans 42 pays, les femmes représentaient environ 70 % des cas de burnout parental recensés, un écart particulièrement marqué dans les pays occidentaux. Bien qu’on ne puisse pas établir de lien de cause à effet, ces données soulignent une tendance préoccupante. La charge mentale et les inégalités de genre s’inscrivent dans un contexte où la santé psychologique des femmes demeure plus fragile.
Pour Johanne Saint-Charles, ce poids cognitif n’entraine pas que des impacts psychologiques, mais aussi physiologiques. Elle se souvient du cas d’une enseignante qui, cherchant à compenser des coupes budgétaires, s’était épuisée au travail jusqu’à développer des microfractures de stress aux chevilles.
Julie a, elle aussi, payé le prix. « J’ai fait une grosse dépression quand j’étais à la maison, explique-t-elle. Je suis devenue tellement épuisée, je ne dormais plus, je me mettais à paniquer et à pleurer ». Son conjoint partait trois jours par semaine et ils venaient de déménager loin des grands-parents. Elle est allée voir son médecin qui lui a dit qu’elle faisait un burnout. « Mais que veux-tu que je fasse avec un papier du médecin ? » ajoute-t-elle. « Je ne pouvais pas prendre un congé maladie, c’est ma vie à la maison qui n’allait plus ».
Et les pères dans tout ça ?
Si la charge mentale repose sur les femmes, cela ne signifie pas nécessairement que les pères sont indifférents. Julie le souligne : son conjoint « n’est pas un carriériste, il aurait aimé pouvoir rester plus avec ses enfants ». Mais leurs réalités financières et ses horaires de travail rendaient cet engagement difficile.
Pour Annabelle Seery, sociologue spécialiste de la division sexuelle du travail au Centre de Recherche Sociale Appliquée (CRSA), les stéréotypes de genre demeurent au cœur du problème d’inégalité. Ces idées préconçues sur les rôles féminins et masculins pèsent aussi sur les pères qui n’ont pas toujours un environnement professionnel facilitant leur implication familiale. Elle ajoute que « si tout le monde travaillait 30 h par semaine, hommes et femmes, ça serait très différent dans la vie familiale », plutôt qu’une organisation du temps de travail de 38 à 40 h pour les hommes et de 32 à 34 h pour les femmes actuellement.
Une des propositions de la démographe Ariane Pailhé, de l’Observatoire des Inégalités en France, est d’offrir un congé parental réellement efficace. Selon elle, les inégalités de partage se creusent au moment des naissances, donc offrir un congé paternité plus long et désynchronisé du congé maternel favorise une parentalité mieux partagée. Lorsque le père reste seul à la maison, il devient responsable de la gestion quotidienne et de la charge mentale, il n’est plus possible de reposer sur la mère. Mais pour que ce type de congé change concrètement les pratiques, il faut que les rémunérations compensatoires soient suffisantes et que les perspectives professionnelles des parents ne soient pas pénalisées.
Tant que cette charge invisible retombera en grande partie sur leurs épaules, le conte de fées d’une famille épanouie restera hors de portée pour bien des mères, au prix de leur santé.